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DOSSIER DU MOIS: Spécial no 100
 Nouzha Skalli : «Je suis sereine pour
l’avenir de notre pays»

Nouzha Skalli, Ministre du développement social, de la famille et de la solidarité, nous trace un bilan de toutes les mesures de fonds accomplies ces dix dernières années pour améliorer les conditions des femmes. Dans cet entretien, elle nous révèle aussi tous ses rêves et ses espoirs de changement qu’elle souhaite transformer en réalités.

Propos recueillis p

Famille Actuelle : Qu’est ce qui vous a le plus marqué durant ces dix dernières années?

Nouzha Skalli : Les dix dernières années ont été marquées par la réalisation d’un grand nombre de rêves pour lesquels nous avions milités pendant de très longues années. Et si quelqu’un nous avait prédit qu’on allait réaliser autant d’objectifs en un laps de temps relativement limité, on lui aurait dit que c’était tout simplement impossible. Je n’ai qu’à citer pour exemple ce qui était pour moi l’une des principales missions que je m’étais assignée dans le cadre de l’action de la société civile et également dans le cadre politique dans lequel je militais. Il s’agit de la participation politique des femmes. Je me disais toujours que s’il fallait choisir par quoi commencer pour améliorer la situation des femmes alors ce serait bien évidemment la participation des femmes à la vie politique. Il y a dix ans, le taux de représentation des femmes dans les communes était de 0,34%, le taux de représentation des femmes au parement était de 0,66%, on comptait deux femmes secrétaires d’Etat au gouvernement. Dans la plupart des hautes instances de décision, il n’y avait pas de femmes du tout, sauf quelques exceptions qui confirmaient la règle. Alors rien que dans ce domaine, regardez où nous en sommes actuellement: 34 femmes à la chambre des représentants, 3428 femmes qui viennent d’être élues aux conseils municipaux, 7 femmes qui ont été nommées ministres en octobre 2007. Les femmes sont actuellement partout. Il reste certes encore du chemin à parcourir, mais il est évident que ces dix années, qui concordent avec les dix années de règne de SM le Roi Mohammed VI, ont vu de grands changements dans le domaine de la promotion des droits de la femme.

Quels sont les autres changements qui vous interpellent le plus?

Dans le domaine du code de la famille, tout le monde connaît l’avancée qui a été enregistrée en matière de proclamation de l’égalité entre les sexes.. En ce qui concerne le code de la nationalité également, qui a permis aux femmes de transmettre leur nationalité aux enfants nés de pères étrangers. Et puis, il y a eu tout un ensemble de politiques en matière de protection des femmes à l’égard de la violence. Là aussi, je peux donner un témoignage chiffré. En 1995, il y a eu la création du premier centre d’écoute pour les femmes victimes de violence à Casablanca, dont j’étais l’une des membres fondatrices. A cette époque, les commissariats de police refusaient de prendre les plaintes de femmes victimes de violence conjugale. J’ai encore moi-même le souvenir, en tant qu’actrice associative, d’avoir téléphoné à la police pour demander son intervention auprès d’une femme battue, on m’a alors répondu qu’il s’agissait d’affaires privées qui n’étaient pas de leur ressort. Regardez maintenant, nous avons 345 cellules d’accueil et de soutien pour les femmes victimes de violence, au ministère de la justice, au ministère de la santé, à la sûreté nationale et à la gendarmerie royale. En plus du numéro vert du ministère du développement social, de la famille et de la solidarité. Des programmes de lutte contre la violence à l’égard des femmes sont par ailleurs lancés. La loi sera par ailleurs déposée incessamment au Secrétariat Général du gouvernement. En plus d’autre actions notamment la budgétisation sensible au genre, la stratégie nationale de l’égalité et de l’équité… c’est vraiment une décennie extrêmement féconde pour les avancées en matière de droits de l’Homme, notamment en matière de droits de la femme, de l’enfant, des personnes handicapées… bref, de toutes les catégories vulnérables de la société..

Pour revenir au code de la famille, à votre avis, quel a été le changement le plus positif dans la société depuis son adoption?

On peut notamment s’interroger sur l’impact du code de la famille sur les mentalités. A ce propos, nous avons fait une étude dans ce domaine, mais les résultats ne seront prêts que dans quelques semaines. Mais je sais qu’intuitivement, quand on demande aux gens comment ils perçoivent aujourd’hui la femme, la réponse qui vient le plus spontanément est que celle-ci à maintenant des droits. On sait qu’il faut respecter la femme et que dans le cas contraire, il y a des conséquences. Ce n’est plus comme avant.. Là, tout le monde a intégré l’idée que les femmes étaient les égales des hommes et qu’elles avaient des droits. Ne serait-ce donc qu’à ce niveau-là, on peut dire que ce code a contribué à faire évoluer les mentalités et à ne plus percevoir les femmes comme des êtres humains de deuxième catégorie en quelque sorte.

Il y a cependant des voix qui s’élèvent pour dire que l’application du code de la famille laisse à désirer?

Ce que je peux dire concernant l’application du code de la famille, et c’est d’ailleurs parmi ses points forts, c’est que le ministère de la justice nous livre chaque année les résultats de sa mise en application. C’est donc déjà un critère de transparence. Par ailleurs, ces voix qui s’élèvent pour dénoncer les mariages des jeunes filles de moins de 18 ans, dont je fais partie aussi, ne disposent pas de données antérieures à l’application du code de la famille afin d’établir une comparaison. J’essaie personnellement de demander au ministère de la justice de faire des recherches dans ce sens, mais ils ne disposent pas de chiffres par rapport à cela pour la simple raison qu’auparavant, le mariage des moins de 18 ans était légitime. Alors imaginez, il y avait en place une culture qui a duré pendant des siècles autorisant le mariage de jeunes filles de 15 ans et parfois moins, et là, vous arrivez avec une nouvelle loi qui fixe l’âge de mariage à 18 ans. Est-ce que c’est possible qu’une loi puisse changer les mentalités au bout de 6 ans? C’est quasiment impossible. Il existe une mémoire sociale tellement importante qu’elle est difficile à changer. Mais elle va changer puisque la loi est désormais là. Mais il ne faut pas s’étonner qu’il y ait encore des gens qui résistent à son application pendant les premières années. C’est la raison pour laquelle il faut faire des campagnes de sensibilisation pour changer les mentalités et diffuser la nouvelle culture portée par le nouveau code de la famille. À mon avis, il ne faut pas pour autant condamner son application et mettre tous les maux de la société sur le dos des juges alors qu’il s’agit avant tout d’un problème d’intégration de la culture du respect de l’autre.

Quel est votre avis sur les changements intervenus jusque-là dans la famille marocaine?

Personnellement, je trouve que l’impact du code de la famille est plutôt positif, notamment pour la stabilité de la famille marocaine. Il y a une diminution du taux de divorces, qui est passé de 11,5% avant 2004 à 9% actuellement. Ce qui nous permet de dire que ce nouveau code a effectivement accru la cohésion de la famille. On peut également estimer que l’impact sur la diminution des mariages précoces ne peut être qu’en faveur de la maturation du couple. On estime aussi qu’une famille fondée sur l’égalité et sur le respect de tous ses membres ne peut que permettre à ses enfants, qui seront les citoyens de demain, d’être socialisé dans un espace qui est géré par la démocratie.

Quelle est l’action que vous n’avez pas encore réalisée et qui vous tient toujours à cœur?

Il y en a beaucoup, mais si je ne dois en citer qu’une seule, ce sera l’abolition du travail des petites bonnes. Mon rêve le plus cher est que le Maroc s’oriente résolument et fermement vers l’éradication totale du travail des petites bonnes. J’estime que la pauvreté n’est pas une excuse pour tolérer que des petites filles soient enlevées de leur milieu familial, privées d’école et placées dans d’autres familles où elles ne seront pas protégées contre aucune forme de violence. Cela m’est insupportable et j’espère de tout mon cœur que j’arriverai à faire passer le projet de loi qui sanctionne sévèrement tous les auteurs de tels actes envers les petites filles, que ce soient les familles d’origine, les employeurs, les intermédiaires ou même les simples témoins. Je pense que notre pays mérite d’avoir une attitude très ferme à ce sujet et de faire que jamais on n’accepte qu’une petite fille soit enlevée de son milieu familial pour aller travailler comme petite bonne. Il y a d’autres souhaits, bien-sûr, comme celui de faire passer le projet de loi contre la violence à l’égard des femmes, le projet pour la promotion des droits des personnes handicapées et bien d’autres choses encore.

Comment voyez-vous la condition de la femme dans dix ans?

Meilleure que celle d’aujourd’hui. Je vois que nous sommes sur le bon chemin et qu’aujourd’hui, il y a une attitude constante de l’Etat marocain grâce à la forte volonté politique de SM le Roi Mohammed VI. C’est pour nous une chance d’avoir un Roi aussi engagé en matière de droits humains et de droits des femmes. Egalement, et grâce à la grande dynamique qui existe dans la société civile et dans le mouvement pour le droit des femmes, je pense que la situation de la femme est en train de s’améliorer et que les mesures qui sont prises aujourd’hui vont faire que demain sera encore meilleur. Nous sommes tout à fait sur la bonne voie et ça ne peut que me rendre fière et sereine pour l’avenir de notre pays.

Hajar DEHHANI
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