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SOCIETE :
Ces femmes et enfants au banc de la société
Ailleurs, on les appelle les “filles-mères” ou encore les “mères célibataires”. Chez nous, on n’en parle pas. Ou si peu.
A l’INSAF, une équipe de femmes au grand cœur travaille jour et nuit pour défendre cette cause et sauver des vies. Eclairage…

Casablanca, quartier Sidi El Khadir, non loin de Hay Hassani, seize heures.
A cette heure-ci, elles sont en atelier. Certaines ont choisi d’apprendre la coiffure, d’autres la couture, ou encore la cuisine. Des formations accélérées qui les aideront à trouver un emploi quand la parenthèse de l’INSAF se sera refermée. Parce qu’elles sont là depuis quelques mois et pour quelques semaines encore seulement. Juste le temps de se familiariser avec cette nouvelle réalité : devenir maman. Le temps d’apprendre un métier, et de reprendre des forces, légaliser leur situation et retrouver confiance en elles. Un programme chargé pour des filles de quatorze à vingt-six ans. On les aperçoit bientôt quittant la salle de cours, intimidées, réservées, hésitant à sourire comme si la vie leur avait appris à se méfier. Et voilà que m’enveloppe brusquement une étrange chaleur qui ressemble à un immense sentiment d’humanité. Comment ne pas être touchée par ces existences qu’elles livrent à tour de rôle ? Chacune de ses histoires, douloureuse et poignante, les a faites femmes un peu trop tôt.
 
Une grossesse honteuse
En dix ans, 3 300 filles ont été reçues dans le centre de l’INSAF, et 3 570 enfants ont pu être pris en charge. Pour aucune de ces mères, la grossesse n’a été un événement heureux dont on se réjouit et qui agrandit le cercle familial. La grossesse est ce qui a précipité leur vie, effacé leur jeunesse et cassé parfois tout lien avec leur famille. Ce sont pour 31% de ces filles des histoires d’amour partagées, pour 40% de fausses promesses de mariage et dans 8% des cas des viols qui les ont mises enceintes. Et quelque ait été le contexte de cette réalité, l’issue a toujours été la même : un homme qui disparaît ou refuse de reconnaître sa paternité, une famille qui rejette la mère ou la force à se retirer le temps de dissimuler le scandale. Conscients de cette tragédie, des médecins, avocats et juristes ont décidé de réagir et se sont unis pour créer l’ “Institution nationale de solidarité avec les femmes en détresse”. Et c’est ainsi qu’en 1 999, naissait avec l’INSAF la volonté d’accompagner les femmes en désarroi et de lutter contre l’abandon des enfants. A l’époque, la chose était taboue comme nous le rappelle Nabila Tbeur, directrice de l’association : “Il y a 10 ans, l’article 490 du code pénal faisait que les femmes dans cette situation devaient, le lendemain de leur accouchement, être conduites avec leur bébé au poste de police et là, elles étaient emprisonnées pour délit de relations sexuelles hors mariage. Avec le mouvement associatif, il a été décidé de passer outre cet article de loi qui est encore, hélas, appliqué dans les petites ville”.

Dans les grandes villes, en effet, on trouve des arrangements : l’INSAF a aujourd’hui une convention avec l’hôpital Ibn Rochd qui l’informe dès qu’une femme vient seule pour accoucher. Hajiba Cherkaoui, assistante sociale à l’INSAF, est présente au quotidien à l’hôpital. Elle enchaîne avec une tournée dans les différentes maternités de Casablanca où elle ne peut venir en aide à une jeune maman et son enfant qu’après le passage de la police. Cette dernière, sous prétexte de lutter contre l’abandon des enfants est chargée de relever les coordonnées de la jeune maman ainsi que ses empreintes digitales : on lui précise que s’il lui venait l’idée d’abandonner son enfant, elle risquerait des poursuites judiciaires. Est-ce tout ce que l’on peut proposer comme solution : de la répression ? En effet, quand la police a bouclé sa mission, la mère se retrouve seule à la rue souvent avec un bébé à charge. Hajiba Cherkaoui, elle, a une parfaite connaissance de cette situation. Elle est la femme qui leur tient la main dans ces moments d’extrême solitude. A ses neuf mois de collaboration à l’INSAF s’ajoute une expérience de huit ans dans le monde des enfants des rues. La réalité des faits, elle la connaît et elle ne la maquille pas. Elle semble en avoir assez de cette dissimulation par tous qui ne fait pas avancer les choses : “Une femme qui vient d’accoucher pour la première fois est très fragile. Ces jeunes filles qui ont été reniées par leur partenaire et leur famille ou qui ont été violées et se retrouvent enceintes n’ont pas besoin que les autres les jugent et les condamnent. D’ailleurs personne n’a le droit de le faire. Notre rôle est d’être près d’elles et de les rassurer de manière à ce qu’elles se sentent moins perdues et en sécurité. Elles ont souvent besoin à cet instant d’une prise en charge de leurs frais d’hospitalisation, d’une écoute et d’un accompagnement psychologique. Je me charge aussi de faire pour elles toutes les démarches administratives nécessaires”. Dans son bureau, des piles de dossiers s’entassent. Chacun raconte une histoire difficile. Il y a des filles accompagnées par leur famille, et cette même famille propose de payer les frais d’accouchement à condition qu’elles abandonnent leur enfant : unique possibilité pour réintégrer le foyer parental et faire comme s’il ne s’était rien passé. Essayer de tout oublier. Il arrive aussi que certaines soient approchées à l’hôpital par des femmes qui, elles, ne peuvent pas avoir d’enfant et leur proposent de le leur prendre en échange d’argent. Les tentations sont nombreuses. Combien de filles d’ailleurs, me confieront avoir pensé abandonner leur enfant parce qu’elles n’avaient pas d’autres choix ? Parce que leur vie s’arrêterait là, sinon.
Les membres de l’INSAF savent aussi qu’elles pensent parfois à l’infanticide ou à la prostitution pour s’en sortir. Ces trois derniers mois, l’INSAF a sorti 141 mères célibataires de l’hôpital Ibn Rochd et des maternités de Casablanca. Un tiers de ces femmes a pu réintéger le domicile familial. Les autres ont été aidées par l’association qui posait pour cela une condition, une seule, toujours la même : que ces mères gardent leur bébé. Une fois cet accord verbal passé, le travail d’acceptation de soi et de son enfant ainsi que la projection dans une vie future devenait possible pour la mère. Un grand nombre de ces filles, qui travaillaient et étaient en colocation avant leur accouchement, sont retournées vivre chez elles avec une prise en charge de l’association. Les autres, rejetées par leur famille et sans domicile fixe, ont intégré le foyer.
La vie au centre
Cette vie commune durera six à huit mois. Elles le savent. Elles sont là parce qu’elles ont eu de la chance, parce qu’elles sont dans un moment de grande vulnérabilité et parce qu’elles ont besoin d’une aide financière, psychologique et professionnelle. Lorsque les vingt-et-un ne suffisent pas, l’INSAF loue des chambres à proximité du foyer. Dans cette vie en communauté, les jeunes mamans se réconcilient avec elles-mêmes en partageant leurs expériences avec les autres. Tout est mis en oeuvre pour qu’elles s’habituent peu à peu à leur nouvelle autonomie : faire le marché à tour de rôle ou assumer l’entretien de la chambre qu’elles partagent avec deux ou trois filles leur fait acquérir le sens du devoir et de leurs responsabilités vis-à-vis de l’enfant qu’elles ont porté.
Dans ce lieu plein de vie, de cris d’enfants et de rires quand les jeunes filles se retrouvent entre elles, un cabinet médical et une salle d’écoute sont à la disposition de toutes. Il faut savoir qu’ils sont nombreux, psychologues, médecins et avocats, à s’être portés bénévoles pour venir en aide aux filles-mères. Ce n’est que par ce travail d’équipe et cette prise de conscience élargie qu’un tel processus peut être accompli. Comme 43% de ces filles ne savent ni lire ni écrire, des cours d’alphabétisation sont dispensés. Par ailleurs, des cours d’hygiène, pour assurer leur propre santé et celle de leur bébé, de civisme pour garantir le succès de leur intégration socioprofessionnelle, ou encore d’éducation sexuelle pour éviter une deuxième grossesse sont donnés, ainsi que des leçons d’éducation juridique. Durant tout ce temps, les bébés sont à la nurserie.
En parallèle de toutes ces activités, il en est une essentielle : la formation à un nouveau métier. En se familiarisant avec l’informatique, en participant au quotidien à des ateliers de couture, de coiffure ou encore à des cours de cuisine, les filles savent qu’elles assurent leur avenir. Parce que même si le foyer est un lieu qui les apaise, les rassure et leur permet de se reconstruire peu à peu, elles savent que cette expérience n’est que temporaire. Bientôt le retour à la société devra se faire. Une société qui ne s’apitoiera pas sur leur sort, mais les condamnera, elle et leur enfant. Le monde de dehors contraste avec la chaleur du foyer, mais elles doivent pourtant l’affronter, munie des meilleures défenses.
 
Le retour à la société

Les départs sont difficiles. Ils représentent la fin d’une vie en groupe. Les mères sont généralement jeunes, et elles ont puisé dans ces instants au centre, au-delà de tout l’aspect pratique et concret qui leur était indispensable, une certitude qui les sauve : elles savent qu’elles ne sont pas seules. Elles savent aussi, souvent, qu’elles ne pourront compter que sur elles. Bien sûr, l’INSAF ne leur lâche pas tout à fait la main, puisque l’aide qui leur est dispensée continue, mais une vie nouvelle commence…
Avant de tomber enceinte, 27% de ces filles étaient femmes de ménage, 24% ouvrières et 8% se prostituaient. Afin de ne pas revenir au schéma initial, l’INSAF a créé un réseau de partenariat avec de nombreux employeurs et offre des services de placement aux bénéficiaires qui ont suivi une formation professionnelle accélérée. Ces emplois leur garantissent le SMIG, minimum vital estimé pour vivre dans notre pays avec un enfant à charge. Ainsi réinsérées dans la société, certaines des mamans célibataires connaissent des événements heureux. En effet, depuis la création de l’association, 56 femmes se sont mariées avec le père de leur enfant et 48 pères ont reconnu leur enfant devant la loi. “Certes, admet Nabila Tbeur, nous n’avons pas encore atteint notre objectif, mais cela nous donne le droit d’être optimistes”.
Merci donc au merveilleux travail effectué par des associations telles que l’INSAF qui offrent à des femmes en détresse une seconde chance : celle de vivre décemment et de garder près d’elle l’enfant qu’elles ont porté. Mais ce travail, énorme, que réalisent des passionnés permet aussi aux hommes et aux femmes de notre pays de continuer à fermer les yeux sur leur responsabilité et leur rôle à jouer dans notre société. A quand une véritable prise de conscience ? Qu’importe ce que chacun cache au fond de soi comme vécu et ressenti, la réalité est aujourd’hui telle qu’il nous faut réagir ! Les rues et les orphelinats sont pleins d’enfants abandonnés. Femmes déchirées, enfants perdus et condamnés d’avance à ne pas faire partie intégrante de la société…
A quand la fin du mensonge ?

 

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