Le syndrome de la fièvre acheteuse Folles de shopping
Pour beaucoup d’entre nous, c’est l’Activité de prédilection. Le shopping nous amuse, nous rassure et nous fait plaisir. Paniers percés, prodigue… On ne le serait pas toutes un peu ? Du plaisir à la dépendance, tour d’horizon du syndrome de la fièvre acheteuse.
Que celle qui prétend n’avoir jamais été contaminée par sa fièvre arrête de se leurrer ! Pour commémorer une bonne nouvelle, fêter un anniversaire, célébrer une modification dans son réseau social, l’obtention d’une prime, la fin d’un examen, le début d’une relation, ou même un autre achat, pour noyer un chagrin, combler une frustration, ingurgiter une humiliation… ou par simple envie d’acheter, on dévalise, on consomme, on s’empiffre, on se fait plaisir. A l’origine de ce raz-de-marée qui, il faut l’avouer, sert grandement la noble cause de l’économie du pays, il y a le besoin, mais il y a aussi de plus en plus, largement fomenté par l’ère du consumérisme dans laquelle nous vivons, le désir ; ce je ne sais quoi de troublant qui vous enivre et vous emporte aussi loin que peut vous emmener votre portefeuille, votre chéquier et vos cartes de crédits tous réunis, et parfois même plus loin. Lorsqu’il s’agit de tester les limites de son découvert, indubitablement, nous sommes les reines. Serait-ce pour faire honneur à ceux qui nous ont qualifiées de Beau Sexe que nous nous rabattons sur toutes ces petites choses dont le nom leur sert également d’adjectif : les accessoires ?
Un trouble obsessionnel compulsif Quoi de plus normal et de plus féminin que l’envie d’avoir une jolie fringue dans son placard ? D’aucuns y verraient certes, de la frivolité puisque l’utilité n’y est pas, mais qui d’entre nous a besoin de trois pantalons noirs ayant la même coupe, et qui dans ce monde a réellement besoin d’un sac griffé ? Mais, jusque là, nous sommes dans une logique ou (illogique) de plaisir humain, plutôt féminin et complètement dénué de danger. Seulement, un désir aussi bénin peut se transformer en véritable pathologie lorsque l’on se surprend en train de payer une énième paire d’escarpins Louboutin alors qu’on vient de se faire tirer les oreilles par son banquier à cause de l’impayé du mois dernier. Samira Benjelloun, psychanalyste, nous décrypte le phénomène : “le syndrome de la fièvre acheteuse en tant que tel, est en réalité un TOC, c'est-à-dire un trouble obsessionnel compulsif. Il s’agit d’une amplification, d’une exagération d’un phénomène normal. On a toutes envie de quelque chose, mais lorsqu’on ne peut pas se limiter à un certain montant d’argent ou à une certaine fréquence dans le mois de ce genre d’achats, cela devient maladif. Les achats compulsifs dérivent du terme latin “compulsere”, lequel signifie : contraint, poussé. Etant donc, dans l’incapacité de se contrôler, on est emporté par une force qui nous dépasse : celle du désir”.
Une tentative d’existence Le désir est donc, ce qui arrête souvent Karima, jeune cadre dynamique, devant Zara, dans une tentative d’existence : “je ressens le besoin imminent de m’entourer de tout ce que les tendances peuvent créer, ou du moins tout ce qui peut m’aller de ce que la mode sort comme articles. Une angoisse terrible monte en moi à chaque fois que je sens que je peux être devancée par une casablancaise dans ce sens. Résultat : je suis abonnée à des magasins de prêt-à-porter tels que Zara ou Mango. La diversité de leurs modèles et la fréquence de leurs arrivages réussissent relativement à assouvir ma faim du paraître”. Peu importe donc l’objet pour l’acheteuse compulsive qu’est Karima. Son acquisition lui suffit pour exister en attendant une énième montée d’anxiété. “Une acheteuse compulsive agit avec une frénésie telle qu’on croirait que sa vie en dépend. A la moindre dévalorisation de sa personne, à la moindre perte de son estime de soi, à la suite d’une question existentielle restée sans réponse, elle ira compenser cette montée d’anxiété, d’angoisse, de contrariété par un achat compulsif. Un acte qui lui servira d’euphorisant ; il fera monter son adrénaline”, explique Samira Benjelloun. Karima comme tant d’autres femmes carburent grâce au shopping quand d’autres ne se détendent qu’après s’être ruées sur un bon ballotin de chocolat ou dans des cas extrêmes, les jeux du hasard ou encore la drogue. Disons-le sans craindre le mot, il s’agit bel et bien d’une addiction, donc d’une drogue, une dépendance, une assuétude, une véritable accoutumance.
Un plaisir éphémère “L’acheteuse compulsive achète sans réfléchir. Cela relève du domaine de l’inconscient. Elle le fait donc très rapidement et très impulsivement. Mais, une fois que l’objet est acquis, le plaisir qui n’a eu lieu qu’à ce moment-même où l’objet est devenu sien, chute”, nous éclaire la psychanalyste. Elle va même jusqu’à faire une analogie avec Don Juan : “ce qui compte dans ce genre d’addiction, c’est d’acquérir, de séduire. Une fois que l’objet de cette conquête cède, il n’a plus de charme”.
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“Beaucoup achètent pour stopper l’angoisse”
Entretien avec Samira Benjelloun, psychanalyste
Le syndrome de la fièvre acheteuse est-il un phénomène typiquement féminin ? Les acheteurs compulsifs comptent de plus en plus d’hommes. Le shopping est devenu aujourd’hui pour beaucoup de jeunes cadres un moyen de faire monter l’adrénaline, et par là même leur estime d’eux-mêmes. le stress, les obligations de résultat, les humiliations des patrons… Autant de facteurs qui contraignent ces jeunes hommes à acheter vingt cravates, deux paires de chaussures, trois costumes et un MP3 par mois.
Ceci dit, nous restons tout de même plus touchées par ce syndrome que les hommes… Peut être parce que les femmes sont beaucoup plus réceptives, plus sensibles à certaines vexations ou humiliations. N’oublions pas que depuis l’antiquité, à quelques exceptions près, nous avons toujours été sous la savate. Et cela laisse des séquelles même chez les plus émancipées, les plus civilisées d’entre nous. Cette sensibilité est encore gravée dans nos gênes. Dans les pays du nord, c’est en train de diminuer parce qu’on prend de plus en plus d’importance, on commence à avoir de plus en plus d’estime de nous-mêmes parce qu’on est capables d’être ministre, médecin, astronaute. Chez nous, malgré les immenses progrès que nous avons réalisés, nous avons encore besoin de temps pour nous défaire des effets du passé.
De par votre expérience de psychanalyste, pour quelles raisons vos patientes se rabattent-elles sur le shopping ? Il y a différents tableaux cliniques, mais je pense que ce que l’on appelle le syndrome de la fièvre acheteuse touche surtout des niveaux sociaux plutôt élevés. Les patientes que je reçois compensent essentiellement l’absence du mari, son manque d’intérêt et les contrariétés sur leurs lieux de travail. Mais, étrangement, il y en a beaucoup qui achètent pour stopper l’angoisse et l’anxiété causées par les problèmes du personnel de maison. Les problèmes de bonnes deviennent existentiels. Ne dit-on pas : l’oisiveté est mère de tous les vices ? |
Comme chez le boulimique, l’acheteuse compulsive ressent une faim qui n’a pas de fin. Dans une tentative de comblement d’une frustration ressentie lorsqu’elle était enfant, Ilham prouve tous les jours à son mari sa prodigalité excessive. Son salaire ne pouvant plus faire face à ses dépenses, elle puise dans les ressources de celui-ci pour être en phase avec ses pulsions. Des pulsions qui la prennent et la surprennent de plus en plus ces derniers temps après son changement de fonctions. A la tête d’une agence de communication, Ilham connaît désormais le stress comme jamais elle ne l’avait connu auparavant. Un stress de résultat inhérent à sa nouvelle condition de Boss pour laquelle elle a pourtant remué ciel et terre. “Les femmes qui ont des postes de leaders sont les reines des achats compulsifs parce qu’elles vont plutôt vers les objets luxueux. Il s’agit, au moyen de cette apparence que leurs subordonnés vont admirer, de se donner du poids par rapport à elles-mêmes. Elles oublient cependant que les autres n’admirent qu’une apparence”, explique Samira Benjelloun. A chaque frasque pécuniaire son semblant de dégoût et de culpabilité. Deux sentiments indissociables de l’achat compulsif. Au moment où elle passe à la caisse, Ilham jouit ; sa vie prend un sens. Mais aussitôt que le sens en question est payé (au prix fort), l’euphorie laisse place aux remords.
Une dépression masquée Etre accro au shopping rime généralement avec prodigalité excessive et donc, forcément, anorexie financière. Mais derrière cette boulimie déclarée pour les choses matérielles se cache un mal être. “En règle générale, chez les trois quarts des acheteurs compulsifs, il s’agit d’une dépression masquée dont le symptôme apparent est la fièvre acheteuse” développe Samira Benjelloun. La psychothérapie aura donc pour mission d’aller chercher cette dépression. “Les personnes atteintes de ce syndrome ne savent pas qu’elles sont déprimées. Elles vivent sur le fil du rasoir, c'est-à-dire qu’elles ne sont ni psychotiques ni névrotiques. Elles doivent maintenir cet équilibre. Et c’est ce que permettent les addictions” ajoute Samira Benjelloun. Mais alors, être atteinte de ce trouble obsessionnel compulsif justifierait-il une psychothérapie ? En d’autres termes, est-ce qu’il arrive souvent aux psys de recevoir des acheteuses compulsives comme patientes. Réponse de Samira Benjelloun, psychanalyste : “rarement, sauf quand le syndrome devient trop excessif, trop dangereux, lorsque par exemple, une personne bascule au bout d’un moment dans la cleptomanie (tendance pathologique au vol)”. |