Loisirs des Marocains Les nouveaux comportements des jeunes
Quand on fait un détour par les endroits cultissimes de la capitale économique, une seule réflexion vous prend : les habitudes de consommation de nos concitoyens ont bel et bien changé durant les dernières années, pour donner lieu à un véritable culte du “vivre dehors”. Dans le même esprit que les tendances de l’architecture et la déco par exemple qui voudraient qu’aujourd’hui, tout soit intégré à l’extérieur. Un comportement qui fait partie prenante de la vie des jeunes d’aujourd’hui, et pour lequel on a même alloué un budget, au même titre que le loyer ou la traite de la voiture.
Choisissons un cursus très prisé par les casablancais férus de “Nachat” façon bariolée. D’abord, on dîne au Kazbar. En arrivant au restaurant à ambiance vers 21h30, les places sont déjà prises et il faudra se contenter d’un tabouret au comptoir le temps qu’une table se vide. Aucun souci. On n’est pas les seules. Nombreuses sont nos consoeurs de la gent féminine à nous avoir précédées. L’ambiance est chaleureuse et la fréquentation est plutôt du genre : couple de jeunes cadres dynamiques, familles, groupe de collègues, et même des groupes de femmes… Éclectique, tout comme le répertoire du chanteur. D’ailleurs, c’est ce dernier qui fait la réputation de l’établissement. De Charles Aznavour à Hajja Hamdaouia, Maxime Karoutchi, chanteur fétiche des casablancais, transite à sa manière, c'est-à-dire avec maestria. La salle ne tarde pas à s’enflammer et le passage entre les tables devient de moins en moins aisé pour les serveurs. “Sortir à Casablanca est devenu pour moi la seule manière de prendre l’air. Un air pollué certes mais très libérateur pour la demoiselle plutôt rangée que j’étais”, rétorque la voisine à la question : pourquoi est-ce si important de sortir ?
Couples d’aujourd’hui Au passage, le chanteur salue un jeune homme et embrasse la main de la femme qui l’accompagne. Visiblement, le couple est un habitué des lieux. Plus tard dans la soirée, Maxime chantera pour eux un refrain de “DDaha w ddaha, wallahi ma khallaha”, une manière à lui de les féliciter pour leur récent mariage, le fruit d’une histoire qui a commencé dans cet endroit même. D’autres couples nouvellement mariés se seraient contentés d’une soirée en amoureux à la maison, mais les femmes ont changé et les habitudes de consommation des couples se sont vues obligées de suivre le revirement. Aujourd’hui, il faut le dire, les restaurants ne désemplissent pas. “La fièvre du Jeudi soir” n’a pas contaminé que les casablancais, connus pour ériger l’art de faire la fête en science exacte, nos voisins les R’batis, jusque là connus pour leur fébrilité pour tout endroit qui risquerait de les mêler à d’autres individus n’ayant pas antérieurement fait partie de leur cercle privé, eux aussi commencent à goûter pleinement aux plaisirs du Clubbing. On sort de plus en plus, pour s’amuser, assister à des spectacles, écouter de la musique, déguster de bons plats, ou même pour faire des rencontres. Et oui ! Les idées reçues n’ont plus la vie dure dans les milieux moyens. Bon nombre de couples se sont formés dans des boîtes de nuits, et il y en a beaucoup qui ont abouti à un mariage.
Sex and the City et compagnie Il est temps d’aller voir du côté de la corniche. Halte à l’Armstrong, un lieu presque mythique de Casablanca. L’ambiance y est jazzy et le cadre n’a d’original que le talent du groupe qui s’y produit. L’Armstrong n’a en effet rien cédé aux tendances déco qui ont, tour à tour, pris les couleurs du style néo Marrakchi, moderne, puis baroque. D’une sobriété digne d’un bar Américain, l’Armstrong a su garder une clientèle assoiffée de bonne musique et insoucieuse du “m’as-tu vu”. Mais, qu’est-ce qui a donc fait que les gens sortent de plus en plus ? À l’entrée, une table se démarque plus que les autres. Normal, elle est constituée d’une douzaine de filles. Elles s’éclatent et ne s’en cachent pas. Une attitude plutôt réjouissante au pays des mille et un paradoxes. “Aujourd’hui, les femmes ont une part active dans la société. Elles travaillent et gagnent leur vie. Il est évident qu’elles cherchent elles aussi à s’amuser entre elles. C’est une manière pour elles de s’émanciper”, concède David Galabrun, directeur de la Bodega. Ceci dit, avouons-le, le personnage de Carrie Bradshow en est pour quelque chose. “Sex and the City a bouleversé ma vie. Les quatre héroïnes du feuilleton, vues par la plume d’un chroniqueuse font preuve d’un féminisme d’un genre très singulier”, martèle Hind, cadre moyen dans une importante société de la place, et Clubbeuse chevronnée.
After work “J’ai besoin de sortir pour sentir que je vis. Autrement, entre le travail toute la journée, les objectifs de résultat et mon petit trésor que j’adore pourtant, je sens que je rate quelque chose. C’est tellement épanouissant de se retrouver autour d’un thé parfumé sur une terrasse avec mes amis après le boulot. Aujourd’hui, les restaurateurs l’ont très bien compris. Plus intéressant qu’un simple café et moins contraignant qu’un restaurant, ils ont créé des after work”, témoigne Rita. La plupart des célibataires interviewés ont déclaré que sortir contribue grandement à leur épanouissement. Après le travail, place à la détente. On est exigeant et on a tout simplement décidé de contrecarrer l’individualisme non déclaré de la société en sortant, en vivant tout simplement. Mais si la city offre des perspectives d’amusement capables de nous empêcher de nous ennuyer au courant de la semaine, le samedi au réveil déjà, le macadam vous monte à la tête.
Marrakech, ville du week end Il aurait fallu programmer à l’avance une virée vers Marrakech, désormais à, à peine deux petites heures de route de la grisaille et des embouteillages de Casablanca. Seulement, ce plan ingénieux a meublé le week end dernier et même celui d’avant. Que faire ? Se résigner à aller passer la journée chez Serge à Dar Bouazza avec pour seul spectacle un paysage sublime d’une mer magnifique et Serge lui-même, encore faudrait-il qu’il fasse beau. Ou alors, reprendre encore une fois la route pour la ville ocre. Là bas au moins, le rouge balaie la détresse des sempiternelles ennuyés que nous sommes devenus par la force des choses. On pourra toujours compter sur l’humour bahjaoui des restaurateurs ambulants de Jamaâ Lefna car, comme les derniers week end, on a écumé les restaurants et lieux branchés de la ville rouge, un bain d’authenticité artisanale fera un bien fou à notre moral et… à notre porte-monnaie tout aussi ennuyé.o |