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SANTE :

L’accouchement dans tous ses états

Etre suivie tout au long de sa grossesse et encadrée le jour de son accouchement par un médecin et une sage-femme dans un établissement médical, est chez nous un luxe. En effet, dans le royaume de toutes les différences, les choses ne se passent que rarement aussi bien.
Zoom avant sur une réalité stupéfiante.

Casablanca, 2008. Les hôpitaux et cliniques privées sont bondés. Dans une même matinée, plusieurs accouchements ont lieu. Les femmes qui avaient rendez-vous chez leur gynécologue pour un suivi de grossesse doivent souvent patienter dans la salle d’attente, le médecin étant en bloc opératoire pour une césarienne. Le schéma est classique.
Région montagneuse d’Azilal, 2008. Ici, pas de centre de santé à proximité du village. Les femmes accouchent chez elles, accompagnées d’une qabla qui, si tout se passe bien, fera sortir le bébé. Pas de suivi de grossesse, faute de connaissance et de personnel médical. Si la moindre complication devait survenir, il faudrait envisager de rejoindre la ville la plus proche à dos de mulet ou sur une charrette. Rares sont les mères et les nouveaux-nés qui survivent à ces complications.

Un triste constat
Au Maroc, trois femmes meurent chaque jour en accouchant. En matière de santé de la femme, les chiffres sont accablants. Comment peut-on, en 2008, accepter que la mortalité maternelle fasse 227 victimes pour 100 000 naissances alors qu’elle n’est que de 70 pour 100 000 en Tunisie, pays voisin ? Si le Ministère de la Santé ainsi que divers organismes et associations déploient beaucoup de moyens pour contrecarrer ces drames humains, il n’en reste pas moins qu’au Maroc, et essentiellement dans les campagnes, on continue à mourir au moment où l’on devrait donner la vie. Et la mortalité infantile, bien qu’en progrès par rapport au taux de 119 pour mille en 1 960, reste tout de même trop élevée puisqu’elle est aujourd’hui de 40 décès pour mille naissances vivantes.
Quelles sont les origines de ces drames ? A qui la faute ? En sommes-nous chacun à notre niveau, responsables ? Comment peut-on faire changer les choses ? Autant de questions à soulever pour que la mortalité des mères et des enfants continuent à n’être que le fruit d’une triste fatalité. “Mektab”, dit-on souvent encore…
A l’heure où la médecine moderne est présente chez nous, a-t-on le droit encore de continuer à ignorer ce qui se passe  dans les banlieues et les régions enclavées ?

Les morts dans les campagnes…
L’assistance à l’accouchement en milieu surveillé est officiellement de 83% en milieu urbain et seulement de 38% en milieu rural. L’absence de structures d’accueil adéquates et de personnel compétent pouvant encadrer les femmes en couches dans les campagnes, le manque d’informations et de moyens ou encore de routes menant aux villes principales sont les raisons essentielles de cette carence. Dans ces conditions, comment suivre les recommandations de la santé qui préconisent durant la grossesse 3 consultations prénatales afin d’assurer un accouchement sans trop de surprise ? A cela s’ajoute le fait que traditionnellement, la grossesse n’étant pas considérée comme une maladie, on ne voit pas la nécessité d’être suivie médicalement. Dans certaines régions, il est même des femmes qui se vantent d’accoucher sans crier, et de retourner travailler dans les champs trois jours après avoir enfanté. Habituellement, dès lors que les contractions se font sentir, on appelle la qabla, accoucheuse traditionnelle qui est chargée d’accompagner les femmes dans ce moment. Ces accoucheuses qui ont une formation très rudimentaire et quasiment pas de connaissances en terme d’hygiène, ont appris “le métier” grâce à une ancienne et peuvent aussi soigner par des plantes, des incantations ou des conseils des traumatismes ou des migraines. “Elles sont une des causes de la mortalité des mères et des enfants”, avance le Professeur Mustapha Akhmisse qui, en sa qualité d’ancien Secrétaire Général au Ministère de la Santé, connaît bien la réalité de l’accouchement au Maroc. “Personnellement, affirme-t-il, j’ai toujours pensé qu’étant donné que nous n’avons jamais pu résoudre ce problème, il nous fallait travailler avec elles.” En vue de leur rôle incontournable dans les campagnes, un travail de sensibilisation des qablates est mené depuis les années 80. Il consiste à leur faire prendre conscience de l’importance de l’hygiène lorsqu’elles aident une femme à accoucher. Pour cela, à Tata comme à Tnine Ourika, des trousses leur ont été distribuées ; elles contiennent un matériel élémentaire et stérilisé tel qu’un tapis en plastique lavable, parce que les femmes accouchent souvent à même le sol, un flacon d’alcool ou encore un paquet de lames de rasoirs jetables pour couper le cordon. Il leur a aussi été remis un livret en arabe dialectal avec des schémas ; si souvent ces femmes ne savent pas lire, elles ont parfois un parent qui peut leur traduire les consignes de sécurité et d’hygiène On a aussitôt constaté que le taux de mortalité dans ces régions avait nettement baissé. Il est même arrivé qu’il diminue de moitié.

Les naissances dans les villes
A l’inverse, dans les grandes villes, il est courant d’accoucher dans un établissement médical et d’y séjourner quelques jours. Les 17% à ne pas être suivies doivent ce triste sort à leur ignorance, ou au fait que les Marocains pauvres n’ont pas accès à une couverture sociale.  En revanche, celles qui ont des moyens financiers ont aussi l’embarras du choix en ce qui concerne le médecin et la clinique pour lesquels opter. Le corps médical qui a curieusement déserté la santé publique ne manque pas dans les cliniques privées qui fonctionnent très bien.
Dans les grandes villes, une consultation mensuelle chez son obstétricien est recommandée. Les analyses faites permettent de déceler une éventuelle carence en fer ou en minéraux chez la mère ; les échographies, quant à elles, permettent de suivre l’état de santé du fœtus. Les moindres risques sont anticipés grâce à des analyses plus poussées comme l’amniocentèse ou des prélèvements de sang réguliers. Les médecins prennent le temps d’informer leurs patientes et de leur expliquer chaque étape de la grossesse. Des livres spécialisés ainsi que des sites sur Internet vulgarisent le concept de grossesse et aident à se familiariser avec ce dernier. Certaines cliniques donnent même des cours de préparations à l’accouchement basés sur des méthodes respiratoires permettant de minimiser la douleur. Dans ce cadre, la femme enceinte participe à ce moment important de sa vie et est prête bien avant la date prévue à accueillir son enfant dont elle aura choisi de connaître ou non le sexe. Dans la salle d’accouchement, elle est entourée de l’obstétricien, la sage-femme, l’aide-soignante, et éventuellement d’un anesthésiste. Dans le cas d’une césarienne, six membres du corps médical et paramédical sont là pour que tout se passe bien.
La santé des mères et des enfants n’est rien d’autre qu’une question de droits fondamentaux. Et pourtant… A l’heure où dans les pays développés les femmes désirent un retour au naturel par réaction aux accouchements parfaitement pris en charge et maîtrisés, nous en sommes encore à mourir dans les campagnes par manque de soin et à accepter cela en s’inclinant devant une soi-disant fatalité qui arrange bien tous les responsables de ces vies brisées.

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